En 2010, il m'arriva quelque chose d'assez spécial. Je travaillais en intérim pour le groupe hôtelier Louvre-Hôtels lorsque je reçu l'appel d'un type très nerveux qui se présenta au téléphone si rapidement que je ne compris pas son nom. N'insistant pas, je lui répondis que le directeur n'était pas disponible et lui demandais ses coordonnées. Le type refusa de me les laisseer et devint excité, me demandant agressivement qui j'étais, m'accusant de complicité avec ceux qui ne voulaient pas lui parler. L'appel commençant à dériver, pour le calmer je lui donnais mon nom et lui affirmais parce que c'était la vérité que personne ne pouvait lui répondre parce qu'il n'y avait personne au bureau excepté moi-même. Mon nom eut l'air de le calmer, ça m'inquièta plutôt. Il me demanda de regarder la télévision car il allait y avoir des nouvelles de Roquebrune-sur-Argens, je lui répondis que je faisais mon programme moi-même et que je n'avais pas la  télévision et nous en restâmes là.

Après coup, pensant que j'avais affaire à un désespéré je parlais de l'appel à mon collègue revenu à sa place en lui disant que je n'avais pas compris le nom à rallonge de mon interlocuteur. Mon collègue me répondis : ah, Dupont de Ligonnès ! en souriant. Le voyant prêt à ne pas me laisser finir mon histoire, je le coupais en lui expliquant que le type était excité. Mon collègue se mit à me raconter la vie de Dupont de Ligonnès, m'expliquant de long en large et en travers tous ses déboires familiaux et professionnels. Revenu des Etats-Unis, il faisait le client mystère pour Louvre-Hôtels pour arrondir ses fins de mois tout en affirmant qu'il était un agent de la DGSI. Parallèlement à toutes ces activités, il tentait de monter un fichier d'adresses qui avait pour nom "la route des commerciaux". Le créneau étant déjà pas mal encombré et manquant de compétences à défaut d'idées, il n'avait pas réussi à percer et était en difficulté avec une de ses amies à qui il avait emprunté de l'argent. La fille le lui réclamait et il était à court d'expédients. Décidément disert, mon collègue acheva le portrait en détaillant l'histoire du foyer de Dupont de Ligonnès m'expliquant que son épouse avait eu un enfant qui n'était pas de lui, que ses enfants avaient été si bien gâtés qu'ils n'en avaient aucune reconnaissance et que son train de vie était devenu si lourd à gérer qu'il empruntait de l'argent partout et était poursuivi par ses créanciers. 

Complètement éberluée par le déballage de vie privée d'un tye que je ne connaissais ni d'Adam ni d'Eve, l'intérim exigeant discrétion et effacement, d'un coup l'idée me vint que le monde professionnel avait dû changer sans moi pour avoir à absorber une telle avalanche d'indiscrétions. En fait, je n'avais jamais travaillé dans l'hôtellerie, je me croyais dans un service technique tout à fait ordinaire c'était une erreur de ma part. Au bout de 15 minutes, mon collègue finit de tailler le costume de Dupont de Ligonnès en m'expliquant que ce dernier était aux prises avec une affaire judiciaire le concernant, l'amie à qui il avait emprunté de l'argent le poursuivant il l'avait menacée et elle avait demandé la protection de la police.

A ce stade, je sursautais car lors de ma précédente mission d'intérim j'avais travaillé dans une société de construction dont l'assistante de direction avait été arrêtée 1 semaine et était sous la protection de la police pour avoir été menacée par un de ses ex sans que j'en ai su plus de détails. Je sus l'affaire par une des personnes pour lesquelles je travaillais qui à la faveur d'une pause café m'avait raconté sur le ton de la confidence une semaine plus tôt qu'elle  était persécutée par son ex qui lui devait de l'argent et qu'elle était sous la protection de la justice. Une semaine plus tard, toute émotionnée elle me racontait que l'assistante de direction était arrêtée en maladie car elle avait été menacée par son ex et mise sous la protection de la police. Je ne manquais pas de lui faire remarquer que la semaine précédente elle m'avait racontée la même histoire en la rapportant à elle-même et lui demandais quelle version était la bonne, elle m'avoue qu'elle m'avait menti et qu'il s'agissait de l'assistante du directeur. Je me pinçais pour y croire, n'ayant jamais été confrontée auparavant dans un milieu professionnel exigeant à des mythomanes de ce calibre et en tailleur. Le patron de la société de construction n'était pas moins intéressant que son assistante car il avait dirigé un chantier sur lequel j'avais effectué une mission d'intérim et dont il s'était fait licencié après avoir subi une campagne de harcèlement. Faisant le lien entre cette mission et la suivante, je me décomposais comprenant qu'il s'agissait de la même femme et que l'ex était ce Dupont de Ligonnès. 

Pour mettre un terme à la laborieuse histoire de mon collègue qui contait d'une manière incroyable la vie d'un type qu'il aurait dû conserver pour lui à mon sens, après qu'il m'eut expliqué les difficultés familiales liées au foyer recomposé de Dupont de Ligonnès dont j'appris qu'il était originaire de Versailles où j'étais moi-même domiciliée ce qui accrut ma suspicion d'un coup de Trafalgar imaginant qu'il n'était pas impossible que le Dupont en question eut des amis bien placés au moins dans cette ville préfectorale, pensant m'en tirer par une pirouette ou épuisée par cet interminable discours je lui rétorquais que j'avais vécu dans un foyer qui présentait la même configuration et que si mon pauvre père nous avait noyés comme des petits chats, du paradis où je me serais trouvée je ne lui en aurais pas voulu une seconde vu la tournure des évènements. Un peu vacharde en effet mais n'imaginant pas la suite des évènements, je lui expliquais que si son fils aîné ne marquait guère de reconnaissance et ses enfants pas plus d'appétence que ça au travail au moins pour se faire de l 'argent de poche et le soulager, il y avait peu de chances qu'ils s'amendent compte tenu de leur âge. 

Une semaine plus tard, revenant du courrier à l'étage, je vis dans un duo le pilote technique et un type très agité qui brandissait les poings, l'air hagard et visiblement lancé dans une explication qui ne semblait lui attirer que des moqueries. Jetant un coup d'oeil appuyé pour m'assurer que le pilote ne recevait pas un coup de cet illuminé en chemise à carreaux, je vis le pilote dire quelques mots à son interlocuteur qui se tourna vers moi en se dépliant. Ignorant complètement de qui il s'agissait de dos, je le vis de face se détendre en une fraction de seconde et me regarder avec un air sadique comme s'il tenait à portée de fusil une bête à abattre, le sourire grimaçant. Je compris immédiatement que le pilote de l'opération m'avait présentée et qu'il s'agissait dudit Dupont de Ligonnès. Pas froussarde généralement, à ce moment-là j'eus une peur dingue. Le type était fou et ça se voyait. Je fonçais dans mon bureau et interpelais mon collègue en lui disant que je venais de voir quelque chose qui s'apparentait à Dupont de Ligonès. Ma remarque eut l'air de faire tilt car ma collègue qui était en congés au moment où mon collègue me racontait la vie de Dupont de Ligonnès se tourna vers lui pour lui faire signe de ne pas en dire plus. Ne m'en laissant pas compter bien que j'appréciais ma collègue je lui lançais que le type avait l'air d'un dangereux désespéré et que si la firme n'avait pas d'emploi à lui offrir il valait mieux se débarrasser de lui rapidement car il semblait prêt à tout.

Ma mission se terminant, on m'en proposa une seconde dans une autre société du groupe au même endroit qui dura quelques semaines de plus puis je tournais la page de l'hôtellerie. Du moins le croyais-je, l'actualité me rattrapant puisque toute la famille Dupont de Ligonnès fut retrouvée enterrée avec le chien sous la terrasse de leur maison à Nantes, Dupont de Ligonnès lui-même en fuite, repéré à Roquebrune-sur-Argens on ne retrouva jamais son corps. François Hollande dépêcha 600 gendarmes en début de mandat pour retrouver sa trace, en vain. La presse détailla avec force détails tout ce que je savais déjà et publia une photo de Dupont de Ligonnès prise selon la presse devant un distributeur à Roquebrune-sur-Argens dans les 3 jours qui suivirent le drame qui ne manqua pas de m'interpeler profondément. L'homme que j'avais vu s'était entièremment rasé la tête, je me demandais comment ses cheveux avait pu pousser aussi longs et aussi noirs alors que sa tonsure montrait qu'il était déjà à demi blanc de chevelure. Je me suis demandée longtemps ce qui avait poussé ce type à trucider ses enfants et sa femme tout en espérant que mon collègue n'avait jamais eu l'occasion de lui rapporter ce que je lui avais dit à propos des petits chats. Selon la presse la police est venue enquêter au sein du groupe après la découverte de cette tuerie, à laquelle je n'ai fort heureusement pas été mêlée ayant donné mon conseil largement en amont je n'avais rien à voir avec cette histoire.